18 skateurs pendant un mois entier en Mongolie, nouvelle Mecque du skate en Asie. Quoique... non, pas vraiment.
Non, en fait, la Mongolie n'a pas vraiment l'air d'être l'endroit rêvé pour le skate. Par contre, pour l'aventure... Hugo Liard, Bertrand Trichet, Chris Pfanner, Muki Rustig, Pontus Alv, Scott Bourne et quelques autres sont partis là-bas se confronter à une destination absente des spots-guides. Ils en reviennent avec un superbe bouquin de photos et de film, édité par Carhartt. Interview de Bertrand Trichet et Hugo Liard pour en savoir un peu plus.
-D'où est venue l'idée d'aller skater en Mongolie ? Etant donné que l'urbanisme est relativement limité et que d'autres destinations auraient pu être plus appropriées. Bertrand : Tout a commencé avec Jo Hempel ; c'est un photographe de skate Allemand qui est allé en 2002 en Mongolie pour ses études d'archéologie. Il a découvert un skatepark géant à Oulan-Bator et petit à petit l'idée a germé de faire un tour là bas.
Pour ce qui est du choix de la Mongolie plutôt que Malaga/Barcelone ou tout autre spot connu, c'est le coté aventure et nouveauté qui a primé. Plus la volonté de Carhartt et Vans était de réaliser un projet un peu plus engagé que le tour de skate « classique ». Les contacts que nous avions nous permettaient de réaliser des projets « sociaux » (skatepark / demo / intervention dans une école...)
-Ce trip date déjà de 3 ans, était-ce le temps nécessaire à l'élaboration du bouquin (et du film) ? Bertrand : Oui, en quelques sortes. C'est le livre qui a pris le plus de temps. Nous avions beaucoup de photos et il a fallu laisser évoluer le projet pour que le livre aille vers ce que nous voulions (ni un gros article sur un trip de skate, ni national géographique, ni le guide du routard...)
-A combien êtes-vous partis là-bas ? Hugo : je crois qu'on était 18 en tout. Ahahah c'est vrai. Bertrand : 11 skaters, plus 3-4 « média », oui.
-Comment avez-vous rencontré vos hôtes ? Bertrand : Nous avons contacté les personnes des institutions locales pour mettre en place les différents projets. Pour ce qui est des skaters locaux, c'est en skatant et lors de la démo. Hugo : Le couple franco allemand qui bosse dans l'agriculture et l'archéologie là-bas, ils nous ont guidé et on fait les traducteurs.
-Dans son journal, Scott Bourne s'attache, comme souvent, aux aspects tristes de ce qu'il rencontre, ce qui rend son récit mélancolique. Un sentiment qui ne ressort pas quand on regarde les images. Comment avez-vous vécu ce voyage ? Bertrand : J'ai très bien vécu ce trip. Sinon pour Scott, je ne sais pas vraiment. Un certain nombre d'images montre la pauvreté et des choses pas très gaies, du coup, je pense qu'on se doute en voyant le livre que tout n'est pas rose là-bas. En même temps, le voyage était incroyable et on a eu vraiment du bon temps et cela ce voit aussi... Il reste que nous étions là-bas pour faire du skate (un loisir) dans un pays où le souci premier des gens et de se nourrir, ça fait forcément réfléchir... Hugo : Oui, c'était vraiment triste de voir les enfants dormir dehors et toutes ces familles qui dorment dans des égouts l'hiver pendant 8 mois. Bref, c'est l'anarchie en ville, mais entre skateurs, cela ne faisait que nous exciter d'être loin, perdu dans ce pays tout sketchy.
-Il dit aussi en introduction que les média, dans leur traitement du skate, mettent en valeur la gloire au détriment du récit. Est-ce que tu es d'accord avec ça ? Et par conséquent, est-ce qu'un support tel qu'un livre de photos devient la seule solution pour remettre le récit à sa place centrale ? Bertrand : Je suis plutôt d'accord, mais en même temps c'est tout le monde du skateboard qui est comme ça. Toute les marques et les médias cherchent à créer des stars / légendes (dans un but commercial), les photos au fish-eye fabriquent des spots plus gros avec un héros qui surmonte le danger... D'un côté c'est normal de parler des Personnages et des personnalités, d'un autre, il n'est pas nécessaire d'en faire le plus incroyable / le plus ceci ou cela de tout les temps d'autant plus que ce n'est pas toujours juste.
En ce qui concerne le livre, c'était une chance de faire autre chose qu'un gros article et donc d'envisager le récit différemment ; il s'est passé tellement de chose que cela aurait été dommage de ramener le récit à nous (genre ...et là il a fait un énorme flip....). Il y avait de toute façon trop de décalage entre la Mongolie et le monde du skateboard.
-Trouves-tu que vous avez réussi à le transmettre aussi intensément que voulu dans ce livre ? Hugo : Jamais tu ne peux faire ça. Tu ne peux que retransmettre quelques gouttes de la rivière que tu as descendue lors de ton aventure. Quand tu voyages c'est toujours la même chose : comment faire ressentir aux autres ce que tu as vécu. Bertrand : C'est délicat car nous avons tous vécu quelque chose de différent au niveau personnel. En même temps, le récit de Scott est très intense et intime. Pour moi le résultat est bon, même si ce n'est pas mon récit ni même celui directement du groupe. C'est un point de vue, appuyé par des photos de différents points de vue (4 photographes) et le documentaire en apporte un troisième. Il me semble que ces trois éléments sont intenses chacun séparément et encore plus quand on les regarde ensemble.
-Un dicton dit que dans les voyages, l'important n'est pas tant la destination que le chemin, le voyage lui-même. Est-ce vrai pour celui-ci ? Hugo : NON. La Mongolie pour le skate, c'est vraiment dur et rough, donc on s'en fout pas de la destination. Là, c'est un pays différent à peine en train de se structurer au niveau de la société car les mongoles sont encore traditionnellement un peuple de nomades. Du coup ils voient la ville comme un Las Vegas où il y a des femmes et de l'alcool. Bertrand : Pour moi le trajet ne me laisse pas de souvenir particulier, les trajets en Mongolie étaient bien plus impressionnants (10 heures de 4x4 pour faire 200km sur l'une des « routes » principale...).
-Quand on voyage, d'ailleurs, on peut avoir envie de voyager léger, c'est-à-dire sans barda photographique, etc. Le skate trip, pour le photographe, impose pourtant de revenir avec de la matière. Quelle est la part d'alibi et celle de finalité de la photo (ou le film) dans ce voyage, pour toi ? (En d'autres termes, seriez-vous partis si vous n'aviez pas eu à réaliser un témoignage à la fin ? Ou, pour aller dans l'autre sens, est-ce que le fait d'avoir à faire des photos te pousse à découvrir des trucs que tu n'aurais pas découvert sans ? ) Bertrand : Dés le départ, j'avais très envie de découvrir ce pays, et évidemment de documenter tout cela. Le fait d'avoir un livre à réaliser ma effectivement poussé à aller vers les gens, à avoir un appareil sur moi tout le temps, à explorer avec et sans skate. Je dirais que réaliser des photos pour un livre m'a poussé à produire plus que d'habitude, en même temps, faire des photos avec un but est très motivant, spécialement dans ce cadre là où il n'y avait pas de direction à suivre, pas de sujet établi... J'étais très libre avec juste cette idée qu'un livre allait probablement suivre et le tout en faisant un voyage incroyable, tout ça était donc très engageant.
-Qui s'est occupé du choix et de l'agencement des photos ? Bertrand : C'est Alexandre Basile, un des photographes principaux du voyage.
-Y avait-il un parti pris préalable ? Saviez-vous ce que vous alliez trouver là-bas et ce que vous voudriez montrer ? Bertrand :Absolument pas ! C'est d'ailleurs pour ça que le livre a pris tant de temps pour ce faire... Il a fallu faire le tri après coup et décider d'une direction.
-Est-ce que c'est simple de réaliser collectivement un ouvrage comme ça ? Hugo : Avec le budget Carhartt et l'organisation allemande oui, ahahahaah. Bertrand : Pas vraiment, la plupart des participants au projet sont de pays différents et répartis dans toute l'Europe. En plus, c'était le premier livre pour la majorité d'entre nous et vous n'êtes pas sans savoir que Carhartt réalise plus de jeans que de livre habituellement...
-Le livre me laisse une impression étrange difficile à expliquer. Le fait de montrer ET des photos de vous en train de skater ET des photos de voyage provoque un drôle de mélange. On ne sait pas si on doit voir ça comme une vision d'un pays, d'un endroit ou si on doit se placer comme spectateur de vos exploits transposés dans un décor inhabituel. C'est une impression de spectateur, mais est-ce que c'est quelque chose à quoi tu as déjà pensé ? Cette impression disparaît d'ailleurs complètement au visionnage du film. Hugo : Le bouquin, c'est un putain de souvenir pour tous ceux qui y étaient et un bon moyen de motivation pour les lecteurs d'aller plus loin que la ville d'a côté pour skater. Tu peux skater partout, mec : Furones était en Gambie en Afrique l'autre jour, et il m'a dit qu'il avait pu skater. Bertrand : Je comprends ce que tu veux dire, mais je n'ai pas vraiment de réponse. En aucun cas nous ne voulions montrer des exploits (cf. intro du livre). Ensuite ce mélange vient du fait que 1/ nous avons vécu quelque chose bien au-delà du simple trip de skate 2/ que nous voulions montrer ce qui nous à tant affecter pendant ce voyage. Le livre est donc en effet notre vision d'un pays durant un trip de skateboard à travers l'expérience de 11 skaters pro.
-La photo de couverture est si incroyable qu'elle parait trafiquée. Et pourtant, on apprend que non. Tu peux nous parler de ce rail ? Hugo : Muki l'a trouvé et l'a bouffé. Bertrand : Je n'étais pas là lors de la session, mais je crois que ça à commencé comme une blague (le rail était tordu comme ça dés le début) et puis Muki c'est jeter dessus jusqu'à ce qu'il replaque ce grind « flottant ». Alex a shooter aussi des « angles normaux » du trick mais c'est cette photo qui reste de loin la meilleur et la plus originale.
-Pontus dit, à un moment, que chaque tricks réalisé là-bas, c'est de l'or. Est-ce que c'est aussi ton sentiment ? Hugo : Pour moi : oui. On était tellement content de faire du skate et de pas seulement se mettre la race dans l'appart... et de trouver des trucs qui te donnent tellement la rage... tout le monde était crade et plein de sang Bertrand : OUI ! Tous les spots avaient un souci (run-up qui roule pas, crack, terre à la replaque...) De loin, ils semblaient parfaits mais en fait il y avait toujours un truc qui clochait... Mais c'est ça qui était bien !!!
-L'histoire du sang sur le tee-shirt de Chris Pfanner a l'air assez croustillante. Tu balances un peu ? Hugo : Il y avait un groupe de mongoles, Chris passe et y en a un qui dit : « fuck you ». Chris se retourne et lui dit : « fuck you too », et là ça part en couille : les coups de poing volent et Muki, Lars, Chris et Joe (l'étudiant en archéologie hippy) balance des coups de poing et sautent dans un taxi pour se casser. Le truc, c'est que c'était la nuit. Aucun touriste ne sort dans ce quartier, et il faut aussi savoir que toutes les semaines, il y a 5 touristes retrouvés mort dans les poubelles. (Dans le film, leur hôte tempère un peu cette déclaration, parce que là, c'est plus anxiogène que le JT...ndlr)
-Pour aborder le coté matériel, as-tu une idée du coût de revient d'un tel objet ? Bertrand :Pas vraiment, je ne travaillais pas directement pour Carhartt à ce moment là. Du coup, je n'ai pas la vision globale de la chose (en termes de budget). Mais sûrement pas mal d'argent quand même.
-Qu'est ce que tu retiens aujourd'hui de la Mongolie, en quelques mots ? Quels sont tes très bon souvenirs là-bas ? Hugo : La campagne là-bas reste sauvage et libre, les décors la force du peuple mongole à vivre ces hivers terribles, la simplicité aussi de ce peuple rattaché encore à des coutumes vieilles de plus de mille ans, la beauté des familles nomade et de la pisse de cheval partout dans les herbes et les rivières. Bertrand : La Mongolie est le pays le plus fou que j'ai visité, c'est aussi de loin le moins peuplé. De là à dire qu'il y a une relation, il n'y a qu'un pas puisque mon meilleur souvenir de ce voyage concerne mon premier jour dans le désert de Gobi. Après avoir atterri sur une piste qui ne se démarquait en rien du reste du désert, nous avons passé la journée à suivre notre guide « Tsend » qui nous a fait découvrir un paysage fabuleux, on était un peu comme des gamins qu'on emmène pour la 1ere fois au zoo. Les steppes à perte de vue... Eh bien c'est vraiment incroyable, surtout quand on sait que des gens vivent là. Le fait est qu'à la fin de la journée nous étions toujours au milieu de « rien », le désert quoi...Et donc le soir approchant « Tsend » nous a demandé où nous voulions poser la tente pour dormir. Et là dans le désert nous nous sommes trouvés à devoir choisir un endroit où monter notre petite tente quelque part dans cette immensité. Comme nous avions roulé toute la journée et que, de toute façon, nous serions toujours au milieu de « rien », le choix c'est vite porté sur une zone plate non loin de la piste (peu fréquentée comme vous l'imaginez) offrant bien évidemment un panorama à 360°. Il ne nous restait plus alors qu'à attendre que le soleil se couche doucement. Ça paraît peut-être idiot, mais ce fut une de mes plus grandes sensations de liberté.
Dirt Ollies, 208 pages + DVD, coute 35€. On peut le trouver dans les librairies spécialisées (Colette, Lazy Dog...), dans les shops Carhartt ou sur Amazon. On peut aussi le commander par le numéro ISBN 10 : 3939181048
Photo d'intro : Quentin De Briey, flip back en pleine campagne. Immortalisé par Alexander Basile.
Sujet : Pif. Merci à Bertrand et à Hugo.
Les 2 derniers commentaires
bedux
le 15/09/2007
à 14h55
moi ca me rappel un article dans un mag Sugar ... les même spots avec cahart... mais bon il doit pas y en avoir beaucoup de spot ...
Nuh
le 14/09/2007
à 02h29
L'interview est bien mené et les photos sont magnifiques, ça fait vraiment du bien.
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